« On ne pourra jamais justifier un acte de barbarie, unanimement condamné, ni cautionner un prétendu acte de guerre d’hommes déguisés en soldats, lourdement armés, et tirant « courageusement » sur des civils désarmés. Le terrorisme sous toutes ses formes, l’islamisme violent d’ici ou en Orient est à combattre. En tout temps et en tout lieu, un tel acte vil étonne quant au processus de décérébralisation et de perte totale de toute conscience humaine qui amène des hommes à penser cela, à l’organiser et à en manipuler d’autres pour en faire de simples exécutants. Mais, justement, au-delà des réactions émotionnelles, essayons de cerner ce qui peut en être à l’origine. Car, pour lutter efficacement contre des actes mauvais, il est plus efficace d’en chercher la cause et de l’éradiquer, plutôt que de lutter ponctuellement sur leurs effets, si néfastes soient-ils.

            S’il faut toujours entendre avec une immense précaution les pseudo justifications d’actes en tout genre, faits ‘au nom de ‘, il faut cependant l’écouter et discerner ce qui doit être entendu, et qui, pourtant, n’en légitime pas pour autant l’expression violente, quelle qu’en soit la forme. Et c’est là que nous risquons d’entrevoir une cause possible. La violence est souvent une réponse (mauvaise) à une autre violence. Je nommerai d’une manière globale celle du mépris.

            Une certaine pensée matérialiste, hédoniste, relativiste, au nom de la liberté d’expression, de l’humour, et de la créativité artistique, a proclamé qu’on pouvait rire de tout et se moquer de tout. Beaucoup de voix se sont élevées pour dire non, pour demander le respect de leur croyance, de leur conviction, de leurs symboles religieux ou de leurs personnages vénérés ou adorés. Ils n’ont reçu que mépris au nom d’une raison soi-disant éclairée, envisageant éventuellement la suppression de toute religion au profit d’une nouvelle déification de la raison humaine et d’une religion laïque (ce qui est parfaitement contradictoire) et méprisante pour tous les croyants.

            Une certaine mentalité dite occidentale, confondue à tort avec une hypothétique influence chrétienne (alors que c’est exactement l’inverse : elle se caractérise par un refus de le foi et de la morale chrétiennes) alimente une stigmatisation de haine. Une pensée unique, alimentée par des revendications de minorités agressives, a voulu imposer un nouveau modèle d’humanité. D’immenses réactions pacifiques ont été méprisées et même réprimées. En France, vous allez plus surement en prison si vous manifester pacifiquement pour la famille, le droit naturel de l’enfant à avoir un père et une mère, si vous veillez en protestant silencieusement debout que si vous cassez, dealez ou volez. Que d’individus repérés potentiellement dangereux ou possibles récidivistes laissés en liberté par démagogie, irresponsabilité judiciaire, ou, simplement, sans qu’aucun citoyen n’en comprenne les réels motifs. Un immense sentiment d’injustice se propage face à la destruction artificielle des repères moraux, des structures sociales, à l’impunité des bandits, à l’insécurité, ne récoltant que mépris au nom de l’égalité des chances ou d’une quelconque idéologie.

            En réaction contre cet odieux attentat, beaucoup ont appelé à une union nationale, à faire front commun, mais il semble que ce front commun exclut une composante de droite en accueillant celles de gauches, au mépris d’un nombre croissant de citoyens qui votent pour cette formation républicaine, car parti politique déclaré et légal, au nom d’on ne sait quelle argumentation objective. Mais dans des cas tragiques, il faut être tous unis, sauf ceux auxquels, au mépris du droit, certains s’autorisent à mépriser la représentation nationale, et l’expression de la liberté d’opinion qu’on veut précisément défendre. Quelle incohérence méprisante.

            Au nom de la laïcité, on a voulu lutter contre les signes religieux ostentatoires, rajoutant une revendication de protection des femmes. Avons-nous entendu ceux qui demandaient si une culture qui voile ses femmes est plus sauvage qu’une société qui les exhibe nues sur ses écrans, réduisant leurs corps à des objets de désir, offerts aux convoitises car exposés dans des habits impudiques voire indécents ? Est-ce cela la libération de la femme qui promeut sa dignité ?

            Comment susciter le respect quand on considère la vie humaine comme disponible à une fabrication industrielle, jetable si non désirée ou non conforme au désir, commandable à des corps maternels pour satisfaire des désirs d’adoption d’un enfant-objet, ou éliminable si perçue comme indigne parce que fragilisée par la maladie ou l’âge ?

            Nos régimes politiques de nations où une majorité de citoyens se disent chrétiens n’ont pourtant rien de chrétien dans leurs excès. Est-ce vraiment la liberté d’expression, la démocratie, la laïcité qui sont visées où leurs excès, le mépris de ceux qui, s’arrogeant le droit de fixer les limites de ces belles libertés, les transforment en permissivité, en relativisme et fanatisme libéral ?

            Et quelle violence ils suscitent ces mêmes régimes (malheureusement étiquetés de chrétiens, alors qu’ils agissent en païens) qui prônent la justice internationale et créent des tribunaux à cet effet, sauf pour eux-mêmes. Certains d’entre eux provoquent une guerre internationale pour éliminer un dictateur fabricant  d’armes de destruction massive ; mais, quand on en réalise leur inexistence, dénoncée dans des films réalisés par leurs propres citoyens, et qu’on s’aperçoit de leur empressement à s’investir, au nom du droit d’ingérence, dans des pays producteurs de pétrole et, moins ou pas dans d’autres, pourquoi aucun compte ne leur est demandé ? Ou quand tel autre, pour réagir à l’assassinat de deux adolescents provoque une guerre qui tue 2500 civils, bombardant des écoles de l’ONU sous prétexte que des terroristes s’y cachent (quelle est l’urgence réelle d’en arriver à une telle action, sans avoir fait évacuer les enfants), et que ses dirigeants continuent à gouverner en toute impunité, comment ne pas entendre l’immense sentiment d’injustice monter envers des institutions repérées comme occidentales, voire, malheureusement comme judéo-chrétiennes (ce qui, redisons-le, n’a rien à voir avec un quelconque motif religieux) ?

            Le mépris engendre frustration, haine, sentiment d’injustice, d’abandon, et favorise la réaction violente de protestation, voire, poussée à bout, de désespoir. On objectera peut-être que tuer aveuglément ne peut être une réaction de désespoir. Je crains, pourtant, que toutes les révolutions l’ont démontré, et qu’il faut surtout traquer ceux qui utilisent ce désespoir par fanatisme, cupidité, avarice, orgueil et méchanceté. On pointera facilement un motif religieux ou racial : hélas, le péché de l’homme est partout. L’incapacité actuelle à dire les auteurs du massacre des moines de Tibhirine, laissant entendre que ce pourrait être tout aussi bien un gouvernement corrompu, des services secrets ou des fanatiques, montre que beaucoup ont des intérêts à semer la violence et à essayer de l’imputer à l’autre, désigné comme ennemi, quand ce n’est pas simplement pour des motifs parfaitement crapuleux.

            Oui, il faut réagir, mais prenons du recul par rapport aux réactions émotionnelles compassées, aux indignations du moment, aux grandes déclarations ou aux grands élans affectifs et donc passagers. Il s’agit bien de promouvoir le respect de toute personne, de ses convictions, ses valeurs, sa dignité. Et alors, oui, luttons contre toutes les violences, contre les fanatismes religieux, mais aussi les fanatismes politiques liberticides, la dictature de la pensée unique, la culture de l’exclusion sociale, du profit à tout prix, et leur corolaire à tous : le mépris de l’autre.

            Les croyants pourront prier Dieu pour la paix, pour les victimes et leurs familles, mais aussi, pour que les hommes soient plus humbles, cherchent la vérité et se convertissent profondément et durablement« .

Réflexion du Père Marie-Christophe, curé du diocèse d’Avignon